L’Afrique sous la menace d’une violente crise économique

Chute des cours des matières premières, effondrement des flux financiers, tourisme à l’arrêt, travailleurs confinés…, les conséquences de la pandémie vont être considérables.
Chute des cours des matières premières, effondrement des flux financiers, tourisme à l’arrêt, travailleurs confinés…, les conséquences de la pandémie vont être considérables.
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Elle était en quelque sorte le symbole des ambitions économiques du continent, le héraut de « l’esprit nouveau africain », comme le clame sa devise. Ethiopian Airlines, la première compagnie aérienne d’Afrique, détenue à 100 % par l’Etat, lutte aujourd’hui pour sa survie. La pandémie provoquée par le nouveau coronavirus cloue ses avions sur le tarmac de l’aéroport d’Addis-Abeba, que cette entreprise publique avait pourtant transformé en quelques années en principale plate-forme aérienne du continent vers l’Europe et le Moyen-Orient. Elle prévoyait de l’agrandir encore en y investissant 5 milliards de dollars (4,6 milliards d’euros). Depuis l’explosion de cette crise mondiale, son activité a chuté de 85 %. Son président-directeur général (PDG), Tewolde Gebremariam, exprimait récemment son désarroi : « Je n’aurais jamais pensé que ça se répandrait comme ça, à cette vitesse, et avec une telle ampleur. Ça va juste trop vite, ça coûte trop cher, et c’est au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer. » A la différence d’autres compagnies africaines, Ethiopian n’a pas mis la clé sous la porte, mais elle mettra des années à se relever.

Son cas est emblématique. Emblématique du choc économique, violent, imprévisible et aux lendemains incertains, encaissé comme un uppercut dans la face des Etats africains qui affichaient ces dernières années des chiffres de croissance enviables. Tout vacille : des mastodontes comme Ethiopian jusqu’aux vendeurs des rues calfeutrés de force dans les bidonvilles ; du budget de l’Afrique du Sud, première économie du continent, jusqu’au bas de laine d’une famille malienne vivant habituellement des maigres fonds envoyés par un proche émigré.

Les modèles économétriques tournent à plein régime pour tenter d’évaluer l’ampleur de la catastrophe économique annoncée alors même que celle, sanitaire, n’a pas (encore ?) eu lieu. Le 27 avril, le continent, Afrique du Nord comprise, soit 1,3 milliard d’habitants, ne comptait en effet « que » 31 639 cas confirmés de Covid-19, fatal à 1 456 personnes. Des chiffres à rapporter aux 2,6 millions de cas et 583 000 décès dans le monde. Quelle que soit la crédibilité des données, le coronavirus a d’ores et déjà mené son entreprise funeste en enrayant la machine économique davantage encore que les organismes humains.

« Dépression synchronisée »

Dans ses perspectives économiques publiées le 15 avril, le Fonds monétaire international (FMI) relève ainsi que « l’Afrique subsaharienne est confrontée à une crise sanitaire et économique sans précédent qui menace de faire trébucher la région et d’inverser les progrès constatés ces dernières années sur le front du développement ». La Banque mondiale a tenté de chiffrer ce recul sans pouvoir, signe de l’incertitude, avancer autre chose qu’une fourchette assez large. Soit une récession, inédite depuis vingt-cinq ans, comprise entre − 2 % et − 5 % du produit intérieur brut (PIB) en 2020, contre une croissance de 3,2 % prévue avant la pandémie.

Derrière l’aridité des chiffres se cachent les drames humains à venir sur un continent où sept emplois sur dix relèvent d’une économie informelle tout juste suffisante pour assurer une survie au jour le jour. « A cause de la dynamique démographique, une croissance nulle créera près de 50 millions de pauvres », alerte Vera Songwe, secrétaire exécutive de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies.

Les analystes de la Banque mondiale énumèrent la conjugaison des facteurs responsables de ce recul dramatique : « Désorganisation des échanges et des chaînes de valeur, qui pénalise les exportateurs de produits de base et les pays fortement intégrés dans les filières mondiales ; réduction des flux de financement étrangers (transferts de fonds des migrants, recettes touristiques, investissements directs étrangers, aide étrangère) et fuite des capitaux ; impact direct de la pandémie sur les systèmes de santé ; et perturbations consécutives aux mesures de confinement et à la réaction de la population. » Ce que la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, résume en « une dépression synchronisée inédite ».

A quelques détails près, ce diagnostic pourrait être livré à bien d’autres pays dans le monde. De continent à continent, la différence entre l’Afrique et l’Europe, comme entre deux berlines du haut ou du bas de la gamme, tient notamment à la qualité des amortisseurs. Ceux sur lesquels les puissances publiques des Etats peuvent compter pour amortir les chocs. Prenons la question de l’endettement qui est passé de 38 % à 56 % du produit intérieur brut (PIB) du continent entre 2008 et 2018. A titre de comparaison, l’endettement de la France pourrait atteindre 150 % de son PIB à l’issue de la crise. La charge financière induite pèsera nécessairement sur les finances publiques françaises, mais elle ne mettra pas en péril le pays, qui trouvera toujours des créanciers disposés à lui prêter de l’argent à taux réduit.

Faire dérailler la croissance

C’est à peu près l’inverse qui se passe pour de nombreux pays africains. « Le problème d’un Etat n’est pas tant le montant de sa dette rapporté au PIB que sa capacité à se financer », explique Jean-Michel Severino, président du fonds Investisseurs et partenaires. « Or les Etats africains ont un accès réduit aux marchés financiers et ils en auront besoin au moment où l’Occident sera sans doute lui-même confronté à une crise des financements », ajoute-t-ilLe moratoire sur le paiement des intérêts et du capital jusqu’à la fin de l’année annoncé récemment par les vingt pays les plus riches du monde ne saurait être suffisant. Pour de nombreux spécialistes de l’Afrique, la somme de toutes les contributions annoncées – FMI, Banque mondiale, Banque africaine de développement (BAD), Eximbank notamment – ne répond pas, non plus, aux besoins de la crise.

Ce qui est vrai pour les pays les plus pauvres l’est également pour les plus riches du continent, dont le Nigeria, illustration des faiblesses provoquées par une extrême dépendance à l’exploitation de ses ressources naturelles. Plus de la moitié de la richesse nigériane créée chaque année provient en effet de l’industrie pétrolière. « Tout d’abord, son économie a été mise à mal par l’effondrement du prix du pétrole, puis par la hausse des coûts pour lutter contre la propagation de Covid-19. Une seule de ces crises aurait suffi à faire dérailler la croissance de 2020, mais les deux survenant simultanément sont dévastatrices », peut-on lire dans une note de l’Institute for Security Studies (ISS). Comment dès lors compenser cette perte alors que sa marge fiscale est limitée et ses réserves de change, qui s’élevaient à 34 milliards de dollars au début de 2020, ont fondu de 10 milliards pour défendre le naira. La monnaie nigériane a finalement été dévaluée en mars, augmentant mécaniquement le coût des importations.

Et quand le Nigeria, moteur économique de l’Afrique de l’Ouest, toussote, c’est toute l’activité de la région qui ralentit. Le même constat vaut dans leur voisinage respectif pour l’Afrique du Sud et l’Angola, les deux autres poids lourds continentaux. Ensemble, ils représentent plus de 60 % du PIB de l’Afrique noire. Et aucune recette n’existe pour sortir de cette crise sans précédent qui, selon l’ISS, porte en elle « des risques d’instabilité politique et sociale ».